SUZANNE CLÉMENT: NOMADE SÉDENTAIRE

Après une vie de bourlingue professionnelle, Suzanne Clément pose ses valises. Ça ne risque pas d’être calme pour autant!

On ne se rend pas compte à quel point l’observation fait partie du travail des acteurs. Quand je lui demande si le fait de jouer dans la nouvelle quotidienne de Radio-Canada la stresse, Suzanne Clément me répond du tac au tac: «Pas autant que toi, ça a l’air!», en me faisant remarquer un léger tic nerveux. Un simple grattement de poignet qui reflète peut-être, en effet, l’anxiété qui m’habite, alors que ma blonde – la scénariste Marie-Andrée Labbé–entreprend l’écriture des 120 épisodes de STAT, et que j’ai décidé de sauter à pieds joints dans l’aventure avec elle en l’aidant à la recherche et à l’écriture des textes.

J’ai donc devant moi une comédienne dont je fais le portrait, mais aussi une nouvelle collègue de travail, car c’est la personne qui incarnera l’urgentologue Emmanuelle St-Cyr dans STAT cet automne à Radio-Canada. Le fait de jouer sur les deux tableaux est complètement assumé de ma part. Quand Laurie, la chef de contenu culture et société de ELLE Québec, m’a proposé de faire le portrait de la star internationale rentrant au bercail, elle savait déjà que j’étais en conflit d’intérêts. «C’est parfait, m’a-t-elle dit, ça te donnera accès à une Suzanne Clément qu’on ne connaît pas!» Et pour ça, j’ai été gâtée. Le lendemain de notre entretien, Suzanne et moi nous rendions visiter les décors de ce qui allait devenir l’hôpital Saint-Vincent de Montréal, dans un studio de la Rive-Sud. J’assistais à ses premières impressions du lieu qui serait bientôt sa seconde demeure. Nous vivions une sorte de fébrilité commune: celle de s’être embarquées dans la galère, dans la grosse machine d’une télésérie quotidienne et son rythme effréné.

Comme actrice, ça fait du bien de jouer un personnage sûr de lui. Je doute beaucoup dans la vie. Là, pendant un certain nombre d’heures par semaine, je vais incarner une urgentologue confiante et oublier mes propres soucis!

Mais sur la terrasse de La Croissanterie en cet après-midi de la fin de mai, alors que les tournages doivent débuter sous peu, Suzanne, qui s’apprête à enfiler l’uniforme de médecin, aborde les choses avec le flegme de l’expérience. «Oui, j’ai peur, mais j’ai déjà eu peur avant.» Il y a aussi que, à l’instar de son personnage, Suzanne Clément semble carburer à l’adrénaline. «J’ai un côté sportif, j’aime monter sur le ring. Des fois, en tournage, je trouve qu’on perd du temps. Je vais vivre la quotidienne comme un sport dangereux!» Elle a d’ailleurs proposé à la scénariste que son personnage se défoule de temps en temps sur un vélo stationnaire en écoutant du rap à tue-tête, pour être certaine de pouvoir se dépenser un peu sur le plateau, puisqu’elle n’aura pas beaucoup de temps pour le faire en dehors des tournages.

Le genre de suggestion que l’autrice adore. «Outre l’aspect pratique pour Suzanne, ça me donne déjà une idée de ses intentions pour Emmanuelle. Comme scénariste, on crée un personnage ayant certains traits de caractère, mais c’est vraiment l’actrice qui lui donne son essence, sa couleur. C’est ça qui amène la série sur un autre plan», pense Marie-Andrée Labbé.

Secrets professionnels

En attendant de s’imposer la discipline de moine que requiert la réalisation d’une quotidienne, Suzanne s’est mise en mode «observation». Depuis quelques semaines, elle suit des urgentologues dans leur travail pour absorber chaque microdétail de leurs gestes: la façon qu’ils replacent leur stéthoscope, la position de leurs mains lors des palpations abdominales, les tics nerveux… par exemple, se gratter le poignet. «J’accumule des heures de ressenti, dit-elle. Y a rien comme faire de longues heures de travail pour ressentir ce que ça représente, de faire de longues heures…»

Ses stages donnent lieu à des situations particulières, dont elle hésite à me parler, secret professionnel oblige. En tant qu’observatrice, la comédienne s’est engagée à ne révéler aucune intervention qui permettrait de reconnaître un patient. Au-delà des sinusites, des points de suture et des touchers rectaux qu’elle a pu observer, elle décrit le service des urgences comme une boîte à surprises: on ne sait jamais ce qu’on trouvera de l’autre côté de la porte. Disons simplement que, grâce à sa maîtrise de plusieurs langues, Suzanne s’est retrouvée, entre autres, à jouer à l’interprète entre un patient psychotique et une résidente en médecine. Les enjeux psychiatriques la fascinent. Elle a donc demandé à suivre la résidente dans sa première approche. Le cas qu’elle a vu en entrant dans la salle d’examen avait de quoi déstabiliser n’importe quel moldu. Le patient, en contention, présentait une certaine agressivité. Finalement, les compétences de traductrice de Suzanne ont assez rapidement montré leurs limites face à un délire psychotique. Mais quand l’urgentologue a pénétré avec autorité dans la pièce, l’homme s’est ressaisi. «J’ai été impressionnée par l’aplomb de ce spécialiste. J’ai le sentiment que c’est une profession où il y a peu de place pour le doute. C’est ainsi que j’imagine mon rôle. Comme actrice, ça fait du bien de jouer un personnage sûr de lui. Je doute beaucoup dans la vie. Là, pendant un certain nombre d’heures par semaine, je vais incarner une urgentologue confiante et oublier mes propres soucis!»

Devant les cas les plus déchirants — une épouse inquiète de l’état de son mari, par exemple—, Suzanne devient vite émotive. «Si j’étais urgentologue, je pense que ça ne fonctionnerait pas! J’ai tellement d’admiration pour ce travail.» Contrairement aux vrais médecins, la comédienne n’aura pas à «sauver des vies» — comme on se le rappelle souvent dans le milieu de la télévision quand on souhaite revenir sur le plancher des vaches. Reste que ces séances d’observation l’ont amenée à entrevoir les soins d’un autre œil. «Les humains qui arrivent à l’urgence sont comme des plantes: des fois, ça prend juste un petit peu d’eau et d’engrais, et la plante peut retourner à la maison», dit-elle, en donnant l’exemple d’un jeune homme qui faisait une overdose et à qui on a administré un antidote. «Il était vraiment mal en point à son arrivée. Je me demandais s’il allait passer au travers; une heure et demie plus tard, il était correct pour repartir.» Voyez-vous votre basilic flétri être tout requinqué après avoir été arrosé par le bas? Une drôle de métaphore, venant d’une personne qui admet ne pas avoir exactement le pouce vert. «Je l’aurais davantage si j’étais plus sédentaire! Quand tu quittes pour un mois, les plantes…»

Paris est une drogue. Quand tu la quittes, ça fait du bien, et quand tu y reviens, ça fait aussi du bien! C’est très intense.

NOMADE SÉDENTAIRE

C’est peut-être l’image qui colle le plus à Suzanne Clément dans l’imaginaire collectif. Ou du moins, à la Suzanne Clément des 10 dernières années, celle qui a passé le plus clair de son temps dans ses valises entre Paris et Montréal. Un portrait d’elle paru dans Libération en 2014 la dit sans domicile fixe. Dans une entrevue au journal Le Devoir quelques années plus tard, on la dépeint comme une actrice vagabonde, sautant d’un Airbnb à l’autre. L’image marque les esprits. Elle donne l’impression qu’on a affaire à une actrice insaisissable, indépendante, sans port d’attache. «Je suis une bibitte qui a besoin de changement, concède-t-elle, et en même temps, j’aime avoir une certaine stabilité. J’aime alterner entre les deux.» Mais elle tient à préciser une chose: contrairement à ce que plusieurs semblent croire, elle n’a pas «abandonné» Unité 9. Son contrat était de un an et, à la fin de la première saison, son personnage, Shandy, attentait à sa vie. [NDLR: C’est ensuite Catherine-Anne Toupin qui a repris le rôle de Shandy.]

Fabienne Larouche confirme l’entente. «C’est sûr qu’on était déçus. On aurait préféré qu’elle reste avec nous: le personnage était tellement marquant!» se souvient la productrice de la série, qui pilote aussi STAT. Une déception qui n’est pas sans faire un petit velours à la comédienne! «C’est une forme de compliment», dit Suzanne, qui renouvelle l’expérience de travailler avec une créatrice aussi passionnée. «Quand on se met sur la même fréquence que Fabienne Larouche, c’est vraiment tripant. Elle voit des choses en toi et t’as le goût de la suivre jusqu’au bout. Pour Unité 9, on était allées all in: on avait fait une scène de masturbation collective, rappelle-t-elle, comme si on avait oublié. Y a des producteurs qui auraient été plus frileux que ça!»

La femme de télé à qui on doit les quotidiennes qui ont marqué le Québec des dernières années — Virginie, 30 vies, et District 31 — n’est pas peu fière de sa prise. «Suzanne est une actrice d’envergure internationale, dit Fabienne. Elle a un charisme à tout casser. C’est un grand honneur qu’elle nous ait choisis pour son retour au Québec.»

En fait, s’il y a quelque chose que Suzanne a choisi, c’est elle-même. Comme dans «se choisir», un principe qu’elle a su mettre en pratique très tôt dans sa carrière, bien avant que l’expression ne sonne démodé. Dès l’émission jeunesse Watatatow, qu’elle a quittée après un an. «C’était un peu traumatisant pour moi. C’était un bon show, mais les costumes, le maquillage, c’était trop pour moi comme première expérience de jeu.» De quoi presque remettre en question son désir d’exercer le métier. En début de carrière, la comédienne fait des rages d’eczéma au visage lorsqu’elle se sent dans une situation inconfortable. Des rôles comme celui que lui confie Robert Lepage dans Le confessionnal, ou celui de Martine Julien dans Sous le signe du Lion l’aident cependant à se raccrocher à sa vocation. «J’ai décidé de faire des choix qui me ressemblaient davantage. Depuis, plus jamais d’eczéma!»

Pour le cas qui nous occupe, Suzanne ne nie pas que l’écriture de Marie-Andrée l’a séduite. Je ne suis pas certaine qu’elle m’aurait dit le contraire, mais elle me parle avec admiration de la construction des personnages de Trop ou des dialogues de Sans rendez-vous. Ça semble sincère, mais peut-être pas suffisant pour l’inciter à déposer ses pénates. Le décès de son père l’an dernier a aussi fait partie de sa décision de rentrer à Montréal.

Pour se rapprocher de sa mère. «J’étais rendue là. Peut-être même que ça faisait un petit moment que ça me travaillait. Je suis comme ça. J’ai besoin d’étirer l’élastique au maximum. J’avais besoin d’aller au bout de ce que Paris pouvait m’offrir.»

«PARIS EST UNE DROGUE»

L’expérience parisienne a été plus que fructueuse pour la comédienne, qui s’est fait remarquer de l’élite culturelle française par la cinématographie de Xavier Dolan, dans J’ai tué ma mère, Mommy et Laurence Anyways. Suzanne se souvient d’avoir contribué financièrement au premier élan de ce réalisateur surdoué. Mille ou deux mille dollars, le montant est incertain, mais six téléséries françaises et une douzaine de longs métrages à son actif plus tard, on peut très certainement parler d’un bon investissement pour l’actrice. La carrière de Suzanne Clément n’a jamais manqué de souffle. Au Québec, outre son rôle de détenue émancipée dans Unité 9, elle nous a donné Les hauts et les bas de Sophie Paquin pendant quatre saisons. Mais se faire un nom au cinéma français, s’y voir offrir des rôles sans même devoir auditionner, avoir le luxe de choisir entre un excellent projet au Québec ou un ambitieux tournage en Europe, ça n’a pas de prix.

«Paris est une drogue», avoue-t-elle sans regret. «Quand tu la quittes, ça fait du bien, et quand tu y reviens, ça fait aussi du bien! C’est très intense.» Elle est arrivée dans la Ville Lumière sans avoir d’attente, au détour d’une année sabbatique après J’ai tué ma mère; puis, après Laurence Anyways, les offres se sont mises à pleuvoir, au point où elle a pu envisager d’y faire une carrière à temps plein. Elle a parfois l’impression de passer incognito à Montréal, mais en France, on se retourne sur son passage. Ici, ceux qui l’apostrophent, ce sont surtout… des Français. La donne risque de changer cet automne, lorsqu’elle entrera dans le foyer des Québécois quatre soirs par semaine!

«C’est rassurant pour moi de revenir ici, dit-elle, avant de préciser: je ne signerais pas pour 10 ans, là!» Comme disait sagement Marjo, «on n’apprivoise pas les chats sauvages, pas plus qu’on met en cage les oiseaux de la terre». Drôle d’oiseau, cette Suzanne.

ELLE Québec - Septembre 2022

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