ET SI ON SE DONNAIT LE DROIT D’ABANDONNER?

On nous pousse à persévérer, nous dépasser, faire toujours plus. Pourtant, abandonner est parfois salvateur. Et courageux. Discussion avec Josée Querry, auteure du livre Le courage d’abandonner.

Pouvez-vous nous retracer les grandes lignes de votre parcours?

J’ai longtemps été policière à la GRC. Un rêve d’enfant. J’ai commencé ma carrière à 23 ans auprès d’une communauté où le niveau de violence et de pauvreté était très élevé. Ça a été difficile et j’ai vécu des épisodes traumatisants, mais j’ai mis tout ça dans ce que j’appelle “mon tiroir à cochonneries”. Ça a duré 20 ans. J’adorais mon travail, mes collègues, et comme je roule à l’adrénaline, j’étais très motivée. Mais lorsque j’ai été promue cheffe d’équipe de l’unité terroriste, mon fameux tiroir s’est rouvert face à une telle violence. J’ai affronté deux ans de noirceur et j’ai dû aller chercher de l’aide pour surmonter des souvenirs traumatisants (ndlr: Josée a d’ailleurs publié le livre Flashbacks en 2019). J’ai fait un burn-out et j’ai été mise en arrêt. Je ne me sentais plus capable de fonctionner. C’est au cours de cette période que j’ai commencé à travailler le bois. Ça m’a permis d’évacuer tout le laid qui stagnait dans ma tête. Puis en 2023, j’ai ouvert un café-boutique qui a connu un gros succès à l’ouverture mais qui n’a finalement pas fonctionné. Malgré une dizaine d’employés et un travail acharné, on a dû fermer. J’ai tout perdu, ma maison incluse. J’étais dévastée et je n’arrêtais pas de dire « Ça prend du courage d’abandonner”, alors un matin, je me suis levée et je me suis mise à écrire ce qui est devenu ce livre.

On attend souvent de se rendre au burn out pour quitter son travail, par exemple. Quels signaux physiques et/ou mentaux devraient nous faire tirer la sonnette d’alarme avant qu’il ne soit trop tard?

Dans mon cas, lorsque j’étais à la GRC, je savais que j’allais droit dans le mur: mon visage était engourdi et j’avais perpétuellement mal au dos, mais je me sentais prise dans un tourbillon. À cette époque, j’aurais aimé qu’on me prenne par la main. Un jour, j’ai senti une bosse dans mon sein et je me rappelle avoir presque souhaité qu’on me diagnostique un cancer du sein pour pouvoir m’arrêter… C’est triste d’en arriver là, mais ça a été un déclic.

Il arrive aussi que l’on sache qu’il faudrait lâcher prise mais que la peur ou l’insécurité financière nous obligent à rester dans une situation qui ne nous convient pas. Quels conseils donneriez-vous à celles qui ne voient pas d’issue?

Mon dieu, j’aimerais tellement avoir la réponse. Dans ma détresse, j’ai eu la chance de ne pas avoir besoin de me soucier de la question financière (ndlr: un arrêt de travail prescrit par un médecin est généralement couvert par les assurances collectives contractées via notre employeur). Je dirais qu’il ne faut jamais hésiter à chercher de l’aide et des ressources, psychologiques notamment. Il faut aussi comprendre qu’abandonner est rarement une décision soudaine. On y pense souvent pendant longtemps, avec des phases de doutes et des nuits blanches. Il est normal de chercher à prendre du recul pour parvenir à retrouver un peu de clarté. Mûrir une telle décision est nécessaire, même si c’est inconfortable. En tous cas, ce n’est pas une perte de temps, bien au contraire.

Vous partagez votre expérience à travers des conférences. De quelles peurs les gens vous parlent-ils le plus?

La peur de paraître faible, d’être jugé.e par les autres, de les décevoir et de se décevoir soi, en se disant que si on abandonne, c’est parce qu’on n’est pas à la hauteur. Quitter une situation – professionnelle ou relationnelle – dans laquelle on ne se sent pas bien implique souvent une perte de repères. Au cours de mes 20 ans de carrière à la GRC, je me suis beaucoup valorisée à travers le travail. Quand on m’a dit que je ne serais plus policière, j’étais désemparée et persuadée que j’étais incapable de faire autre chose. J’ai eu un déclic chez le psychiatre, quand j’ai réalisé qu’en parler aux autres allait être ma mission. Je me suis accrochée à cette idée. Accrochez-vous à quelque chose! Pour moi, c’était écrire, travailler le bois et aider les gens. Mais pas besoin que ce soit gros. Au début, j’essayais juste d’accomplir une toute petite chose chaque jour, et ça m’a aidée. Maintenant, je suis bien moins anxieuse lorsque quelque chose m’arrive, car je sais que même si on tombe, on peut se relever, et sourire à nouveau. Aujourd’hui, je vais vraiment bien et j’ai le sentiment d’aider plus de gens aujourd’hui que lorsque j’étais policière. Je les protège autrement. 

Quelles questions devrait-on se poser pour savoir si l’on vit une insatisfaction passagère ou bien quelque chose de plus profond? 

Il faut d’abord essayer de savoir si on a tendance à être dans l’hyper performance. Dans ma vie, j’ai souvent vu les red flags arriver. Mon gut feeling me l’a toujours dit mais je ne l’ai pas toujours écouté. J’ai préféré dire oui et essayer, quitte à en faire trop et quitte à me tromper. En réalité, j’ai été ma pire ennemie en me mettant beaucoup de pression et de charge mentale sur les épaules. Ça mène au risque de se sentir submergée. L’hyper performance est un thème qui résonne très fort quand je fais des conférences, surtout chez les femmes. Et généralement, dès que je parle des enfants, les larmes coulent… Supermom, Superwoman, Supercop…PAF, dans l’mur est d’ailleurs le nom de ma conférence.

Justement, que devrait-on dire à un enfant ou un ado qui vit de l’anxiété de performance?

Qu’être simplement soi suffit. Qu’il n’a rien à prouver à personne. Dans le fond, tout se résume à s’écouter et à croire en soi. On ne se fait pas assez confiance, peu importe notre âge.

Vous dites également qu’abandonner laisse parfois la place à l’autre d’exister. 

Absolument. J’ai toujours voulu tout faire pour les autres, mon chum, mes collègues et mes enfants inclus! En croyant leur rendre service, j’ai compris que ça ne leur laissait aucune place à eux. Laisser les autres faire les choses à leur façon au lieu de tout faire pour eux nous dégage non seulement du temps et de l’énergie mais leur donne confiance en leurs propres capacités. Accepter de lâcher prise, c’est souvent bénéfique pour tout le monde.

Le courage d’abandonner (26,95 $), de Josée Querry, Éditions de Mortagne, est disponible en librairie.

L'article Et si on se donnait le droit d’abandonner ? est apparu en premier sur Elle Québec.

2026-07-14T20:15:13Z